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Retour sur ‘A Terrible Beauty’ / « Une beauté terrible », de Rosamond Richardson


Nous publions ci-dessous deux recensions à propos du beau texte que la regrettée Rosamond Richardson a consacré à Francis Bacon et Matthias Grünewald et que nous avions publié en 2019.

L'ouvrage mis à l'honneur à la librairie Marc Van de Wiele Antiquariaat, Bruges, avril 2019.


Francis Bacon et Matthias Grünewald, souffrance et transformation.

note de lecture de Jean-Pierre Longre, mai 2019

Rosamond Richardson, « A terrible beauty ». Francis Bacon : discorder and reality / « Une beauté terrible ». Francis Bacon : désordre et réalité. Ouvrage bilingue, traduit de l’anglais par Blandine Longre. Postfaces de Paul Stubbs et Will Stone. Black Herald Press, 2019.

Rosamond Richardson (1945-2017), écrivaine éclectique, spécialiste entre autres de Dante et de T. S. Eliot, établit ici un rapport circonstancié entre les tableaux de Francis Bacon (1909-1992) et le retable d’Issenheim, de Matthias Grünewald (1475-1528), « œuvre hyperréaliste » dont Bacon, bien qu’athée, reconnut d’emblée « la grandeur ». Pour lui, écrit Rosamond Richardson, la chair souffrante est inextricablement liée à l’expérience de la vie même. « L’horreur de la crucifixion de Grünewald nous contraint à ressentir ce qu’être crucifié peut représenter, tout comme les toiles de Bacon nous contraignent à éprouver la noirceur et la violence de la condition humaine. Deux expériences également choquantes. ». La violence en question est toutefois source de transformation, et celle que Bacon décèle dans le retable et pratique dans ses œuvres peut être considérée comme une quête d’ordre religieux – et l’on sait combien le crucifix fut pour le peintre une image importante. Rosamond Richardson conclut son essai en imaginant « l’artiste vieillissant » voyant « des images de l’homme vaincu, mais aussi, dans les figures aux épouvantables difformités, la vision d’un esprit qui affronte et défie les Furies. ».

Paul Stubbs, poète et philosophe, et Will Stone, poète et traducteur, tous deux amis de Rosamond Richardson, complètent ce volume avec deux « postfaces » qui sont en fait des essais sur l’écrivaine. Le premier, dans « L’amour et la crise religieuse », évoque les conversations qu’il avait avec elle sur le mysticisme, Pascal, Simone Weill, ainsi que la passion qu’il partageait avec elle pour Francis Bacon, et réfléchit à ce propos sur la nature de l’art : « Nous pensions tous deux, me semble-t-il, que tout artiste ou écrivain véritable doit (assurément ?) faire passer le cri avant le verbe ». Will Stone, dans « Le calvaire de Colmar. Un hommage à la vie spirituelle de Rosa Richardson », relate la découverte qu’il fit avec elle des œuvres de Matthias Grünewald réunies dans deux expositions temporaires à Colmar et Karlsruhe, « une expérience unique, qui représentait bien plus qu’une simple visite culturelle » pour celle dont Will Stone affirme que « ses écrits se nourrissent de philosophie, d’histoire, de poésie, pour ne citer que trois de ses passions. ».

Un essai principal et deux textes qui le complètent et se complètent entre eux : ce volume dense en forme de triptyque offre plusieurs pistes de réflexion : sur Francis Bacon et son cheminement artistique, sur le retable d’Issenheim et l’œuvre de Matthias Grünewald, et, surtout, sur la pensée de Rosamond Richardson, dans des perspectives essentiellement esthétiques et spirituelles.


Une note de lecture de Michèle Duclos, sur temporel.fr, septembre 2019

Rosamond Richardson : ‘A Terrible Beauty’ Francis Bacon : Disorder and Reality / « Une beauté terrible » Francis Bacon : désordre et réalité. Paris-London : Black Herald Press, 2019.

Ce mince livre de 81 pages se présente comme un hommage rendu par le poète Paul Stubbs et le critique Will Stone à une amie commune, Rosamond Richardson récemment décédée, comme eux passionnée par la culture, particulièrement par l’art et surtout par la peinture de Francis Bacon comme elle l’exprime dans la première partie du livre qui donne aussi son titre au volume. Tous trois ont fait le voyage à Colmar pour contempler le retable d’Issenheim, le célèbre tableau de Grünewald, seul tableau digne à leurs yeux de rivaliser avec les tableaux de Bacon, qui eux aussi montrent l’horreur de la chair pourrissante et en conséquence l’inanité de la condition humaine. Il apparait vite alors que le thème majeur du volume est la peinture et la spiritualité de l’Irlandais, particulièrement pour le texte médian du poète Paul Stubbs intitulé « L’amour et la crise religieuse » : Stubbs a placé une grande partie de son inspiration, de son écriture et de sa thématique sous l’égide de Bacon, dont un célèbre tableau, Pape Innocent X inspiré de Vélasquez illustre la couverture de son cinquième recueil de poèmes The End of the Trial of Man publié par Arc Publications en 2016. Stubbs, comme ses deux amis, s’interroge sur l’athéisme proclamé du peintre, rappelant après Simone Weil que « Dieu ne peut être présent dans la création que sous la forme de l’absence». Une quantité impressionnante à travers les siècles de Maître Eckhart ou Maimonide et des Upanisads à Blaise Pascal, Kierkegaard, Nietzsche et Simone Weil, de penseurs à la spiritualité ouverte non kantienne, émaille son texte.

Rappelons aussi que le titre du volume « A Terrible Beauty is Born » est emprunté à l’un des plus célèbres poèmes de W. B. Yeats, tout comme la référence à la « bête unique vouée à surgir de ces tableaux » rappelle un autre poème célèbre du poète irlandais, « The Second Coming »/ Le Second Avènement » qui a inspiré plusieurs poèmes de Stubbs.