Bonté des femmes, grandeur des hommes ? Bonté (Unless) de Carol Shields – par Blandine Longre

Reta Winters, romancière, traductrice et mère de famille, ne pensait pas qu’un jour son bonheur monotone serait entamé par un fait absurde, un mal provoqué par l’attitude inexplicable de la plus âgée de ses trois filles, Norah – subitement disparue après avoir quitté l’université et son petit ami ; ses parents la retrouvent quelques jours plus tard assise devant une station de métro de Toronto, recroquevillée et muette, peu désireuse d’expliquer pourquoi elle a accroché à son cou un panneau en carton sur lequel on peut lire le mot « Bonté » (goodness). Reta s’interroge sur ce geste incompréhensible tout en analysant combien sa propre vie intérieure s’en trouve transformée. L’image qu’elle renvoie aux autres s’en trouve modifiée : elle n’est plus seulement une écrivaine, admiratrice et traductrice de Danielle Westerman, la célèbre féministe francophone, mais aussi une mère qui n’a pas su empêcher la fuite de cette fille parfaite et si discrète.
Les semaines et les mois passent, mais aucun des membres de la famille ne parvient à élucider la mystérieuse conduite de Norah ; ses sœurs lui rendent visite chaque samedi, passant la journée assises auprès d’elle sur le trottoir. Son père médecin se plonge dans des ouvrages de psychologie et pense que sa fille réagit de façon post-traumatique ; Reta, quant à elle, semble animée d’une intuition tout autre : Norah fait partie selon elle de cette moitié de l’humanité que l’on oublie, ce groupe humain le plus souvent mis de côté, que ce soit dans les médias, en politique, mais aussi en littérature : les femmes. Au lieu de se battre, Norah se serait résignée à son sort et aurait abandonné tout espoir de pouvoir atteindre la « grandeur » (greatness), généralement attribuée aux seuls hommes, et se serait ainsi reportée sur la bonté (goodness), beaucoup moins prestigieuse. Mais cette explication lui est soufflée par sa vieille amie Danielle Westerman, qui pense que Norah s’est « tout simplement laissée aller vers ce refuge traditionnel des femmes qui n’ont aucun pouvoir : elle avait ainsi fait sienne cette totale impuissance, cette passivité absolue. Ne faisant rien, elle avait revendiqué tout. ». Un militantisme trop rationnel aux yeux de Reta, qui sent de manière indicible que sa fille s’est en quelque sorte perdue. Seul lui reste le petit mot unless (titre original du roman), un « miracle du langage et de la perception », auquel elle se raccroche, car porteur d’espoir ; une espérance tournée vers l’hypothétique, à la mesure de cette conjonction, qui « ne peut être exprimée en français » (c’est en tout cas ce qu’affirme la narratrice, même si on la traduit généralement par « à moins de / que », « sauf si »).

Unless est justement un roman en suspension, dans lequel sont contenus quelques mois douloureux de la vie d'une femme qui attend le « rétablissement » moral et psychique de sa fille tout en écrivant son deuxième roman, une histoire un peu frivole qui lui permet de s’absorber dans un autre monde, quelques heures par jour ; cette invention narrative astucieuse permet une mise en abîme vertigineuse voire « incestueuse », alors que Reta déclare : « une femme écrivain qui écrit sur une femme écrivain qui écrit »... Qui parle ici ? Reta Winters ou Carol Shields, dont la figure transparaît souvent derrière Reta, en filigrane ? Car on pourrait même faire précéder ce passage de « Shields est une femme écrivain qui écrit sur Reta, une femme écrivain... ». De même, il est manifeste que l’autrice prend le dessus lorsque Reta tente de se justifier : « Pour beaucoup d’écrivains, [l’écriture est] le territoire le plus riche qu’on puisse imaginer ».
L’écriture de Shields (laquelle n’en n’est pas à sa première expérimentation stylistique et narratologique) est méticuleuse et d’une exceptionnelle inventivité : chaque terme est pesé, jusqu’à ces mots en apparence secondaires, sans sémantisme plein, que l’on nomme aussi des « mots grammaticaux », mais dont la présence est essentielle à toute construction langagière, tel ce Unless éponyme ainsi que le titre de chaque chapitre (Nearly, So, Yet, Instead, Thereof...) : « Une vie est remplie d’événements isolés mais ces événements, s’ils doivent former un récit cohérent, exigent d’être cimentés par des petits fragments de grammaire (...) difficiles à définir ». La création littéraire est également au centre de ce roman, dont certains passages recèlent de multiples pistes et idées entremêlées, une profondeur qui dissimule plusieurs niveaux de lecture, tant l’esprit et le style de Carole Shields sont vivaces, s’accrochant à chaque détail, décryptant chaque geste et chaque émotion d’où découlent plusieurs interprétations tangibles. L’autrice donne peu à peu les clés de lecture de ce roman indéfinissable et brillant, qui résonne comme une mélodie vive et sombre tout à la fois, incarnée par le personnage profondément touchant de Reta ; les maux qu’elle décrit dans des lettres qu’elle n’envoie jamais sont les passages les plus émouvants : des missives adressées à des hommes qui ont oublié que les femmes existaient (un romancier, des journalistes, un directeur de magazine...), dirigées contre cette insultante indifférence qui consiste à effacer de ses pensées la moitié de l’humanité, dès qu’il s’agit de science, de politique, des arts ou de littérature, bref, dès que l’on sort du monde clos du foyer. La lutte de Reta Winters (et par son entremise celle de Shields) contre cette injustice n’a rien de fanatique, elle est uniquement motivée par le bon sens et la lucidité d’une autrice pour qui le féminisme consiste « simplement à reconnaître que les femmes sont humaines ».
Nota Bene
Une première version de cette brève recension a paru en juillet 2002 dans la revue numérique Sitartmag. Si je ressuscite ce texte – quelque peu révisé – aujourd’hui c’est parce que je me suis récemment intéressée de nouveau à l’œuvre de l’autrice canadienne Carol Shields (1935-2003), dont je viens de traduire The Stone Diaries (Pulitzer Prize 1995) pour les éditions Calmann-Lévy – parution à venir en 2027. J’ignorais à l’époque que Unless (lu à sa parution en anglais en 2002) serait son tout dernier roman avant son décès prématuré.
Si les quelques extraits ci-dessus tirés de Unless sont dans ma traduction et non dans celle de Céline Schwaller, c’est simplement parce que cette recension a été écrite avant la parution de sa traduction aux éditions Calmann-Lévy en 2003.
Unless, 4th Estate, 2002
Bonté, traduit de l’anglais par Céline Schwaller, Éditions Calmann-Lévy, 2003
Blandine Longre est traductrice littéraire. Elle a traduit des essais, notamment sur la musique et les beaux-arts, ainsi que plusieurs poètes et romanciers anglophones (parmi lesquels Tabish Khair, Rachel Cusk, Carol Shields, Chimamanda Ngozi Adichie, Téa Obreht, Akwaeke Emezi, Anne Roiphe, Gregory Corso, David Gascoyne, D. H. Lawrence, Paul Stubbs, Victor Segalen). Elle a fondé et animé la revue numérique Sitartmag (1999-2009), a collaboré à plusieurs revues comme critique littéraire et, en 2010, a fondé la maison d’édition franco-anglaise Black Herald Press avec le poète britannique Paul Stubbs. Deux recueils de poésie en langue anglaise, Clarities et Cosmographia, ont paru respectivement en 2010 et 2015.


