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THE BLACK HERALD

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LE HÉRAUT NOIR

Mémoire, silence et héritage : J’apprends l’allemand de Denis Lachaud – par Ofer Chen

il y a 2 jours
6 min de lecture

 



Le débat sur les expériences de la deuxième génération face à la Shoah, puis de la troisième, est désormais bien établi. En revanche, la manière dont les descendants des criminels nazis ont affronté cet héritage demeure moins explorée. À cet égard, J’apprends l’allemand (1998), premier roman de Denis Lachaud, constitue un témoignage littéraire particulièrement éclairant sur les transformations du dialogue intergénérationnel dans l’Allemagne de l’après-guerre.

   Comme pour de nombreuses œuvres littéraires, les racines de ce roman se trouvent dans la biographie personnelle et intellectuelle de son auteur. Lachaud, né à Paris en 1964, a choisi la filière linguistique lors de ses études au collège, ce qui l’a amené à participer à des voyages scolaires en Allemagne. Sa reconnaissance de l’importance de la langue, non seulement comme moyen de communication interpersonnelle mais avant tout comme outil de compréhension de l’autre culture, se reflète non seulement dans J’apprends l’allemand, mais aussi dans son ouvrage ultérieur, J’apprends l’hébreu (2012). Ce dernier, à l’instar du précédent, décrit également un jeune garçon tourmenté par des questions d’identité culturelle, familiale et nationale.

   J’apprends l’allemand se présente comme un récit largement autobiographique dont le protagoniste, Ernst Wommel, est un jeune Français d’origine allemande né, comme Denis Lachaud lui-même, en 1964. Le sentiment d’étrangeté sociale et culturelle qui l’habite, renforcé par le silence de ses parents et leur éloignement à l’égard de leurs origines, nourrit chez lui le désir de comprendre l’histoire familiale. Son parcours commence lorsqu’il choisit l’allemand comme deuxième langue vivante au collège. Ses aptitudes linguistiques lui permettent de participer à un programme d’échange scolaire, au cours duquel il noue une profonde amitié avec un jeune Allemand, Rolf Bauer. Ensemble, ces deux adolescents de la troisième génération entreprennent une quête visant à éclairer le passé familial sous le Troisième Reich. Cette recherche conduit les différentes générations à affronter des révélations souvent douloureuses et met en lumière la complexité du dialogue intergénérationnel ainsi que la diversité des attitudes adoptées par la société allemande face à son passé.

   La complexité du rapport des protagonistes à leur identité allemande s’exprime non seulement de manière directe mais aussi par des moyens littéraires indirects, par exemple à travers le personnage de Horst Wommel, le père d’Ernst. Le père de Horst, décrit comme un homme autoritaire et violent qui se révèle être un nazi zélé, pousse son fils à renier sa famille et son pays. L’aversion de Horst pour tout ce qui est allemand exprime une réaction courante de la deuxième génération : « Mon père sursaute comme s’il avait été mordu par un serpent. Il a entendu le mot "Allemagne" sortir de ma bouche, le génie est sorti de la bouteille. »

   Le rejet de l’Allemagne par Horst est absolu. Il se manifeste non seulement dans le fait qu’il a privé ses enfants de la langue allemande, dans son refus de conduire une voiture allemande ou même d’accueillir un Allemand chez lui, mais aussi dans son affirmation répétée que ses parents sont morts et qu’il n’a plus aucune famille en Allemagne. Il convient également de noter que son nom, « Horst Wommel », évoque phonétiquement celui de Horst Wessel, figure emblématique du national-socialisme et auteur de l’hymne du parti. Cette proximité symbolique fonctionne comme une marque indélébile de l’héritage familial dont il cherche précisément à s’affranchir. Plus encore, Wessel fonctionne comme une véritable figure de miroir. De même que ce dernier célébrait la rupture entre les générations et voyait dans la jeunesse le vecteur d’un ordre nouveau, Horst Wommel rompt à son tour avec ses parents et avec le monde qu’ils incarnent. Son installation en France s’accompagne ainsi d’une volonté de rupture avec l’Allemagne elle-même : « Je ne me sentais pas chez moi [en Allemagne], au contraire, je me sentais gêné de faire partie de ce que le monde appelait "le monstrueux peuple allemand". »

   Cependant, il semble que malgré ses efforts, Horst peine à trancher définitivement entre son identité originelle et son identité d’adoption. Cette complexité identitaire est léguée à ses fils à travers les prénoms qu’il leur choisit : Max et Ernst. Lors d’un dialogue révélateur, Ernst interroge sa mère sur ce choix : pourquoi pas Pierre, Paul ou Laurent, alors qu’ils sont nés en France et que l’allemand leur a été caché ? La réponse reste évasive, évoquant une idée de son père, un nom qui sonnait ‘gai’ pour Max, et un choix de dernière minute pour Ernst. Pourtant, il est manifeste que ces noms dialoguent avec celui de Max Ernst, l’artiste surréaliste allemand dont la persécution par le régime nazi l’avait conduit à l’exil en France. Le rapport complexe d’Ernst à l’Allemagne ne se reflète pas seulement dans son parcours, mais aussi dans une œuvre qui fait écho à celle de l’artiste, notamment à travers les thèmes de l’autobiographie et de la reconstruction après le chaos.

   Un autre exemple de cette confrontation indirecte avec le « fardeau des générations » se trouve dans l’infirmité physique d’Ernst. Souffrant durant sa jeunesse d’un « œil paresseux » qui le rend aveugle de l’œil gauche, Ernst porte en lui une métaphore physique d’une vision tronquée de la réalité. Cette cécité partielle symbolise son identité lacunaire ; ainsi, le traitement de son œil devient ainsi une métaphore de sa détermination à explorer ses racines familiales pour enfin voir son identité dans sa totalité.

   Comme dans toute quête initiatique, on peut identifier des étapes dans l’évolution du protagoniste, proportionnelles à l’éveil de sa conscience. Bien que ses parents soient parfaitement intégrés, Ernst est conscient dès son plus jeune âge de sa singularité et du poids de l’histoire. Il raconte comment, à l’école, les noms d’oiseaux tels que « sales Allemands » ou « Rommel » l’accompagnent depuis le jardin d’enfants. Contrairement à son frère, Ernst cherche à comprendre. L’acquisition de la langue allemande et son amitié avec Rolf Bauer deviennent des étapes nécessaires. Entre les deux adolescents s’établit une analogie profonde : tous deux sont en quête de leur identité sexuelle tout en s’interrogeant sur le rôle de leur famille sous le régime nazi. Cependant, leurs modes de communication avec les générations précédentes diffèrent radicalement.

   Dès la première rencontre d’Ernst avec sa famille d’accueil en Allemagne, le fossé entre les réactions de la deuxième génération se creuse dans le silence. Face à l’étonnement de Monsieur Bauer devant le fait que les parents d’Ernst ne lui parlent pas allemand, le garçon répond par une vérité qui jette un froid : ses parents ne veulent pas parler allemand. C’est un « champ de mines » qui s’installe, marquant le début d’une confrontation avec le passé.

   La suite du récit est marquée par la révélation des activités des grands-pères durant la guerre. Dans les deux cas, ils apparaissent comme des acteurs à part entière de la violence nazie. Cette information ébranle les adolescents et suscite un éventail de réactions chez leurs parents. Jusqu’alors, le discours entre les deux premières générations oscillait entre trois attitudes : la vantardise idéologique des nazis impitoyables, l’occultation systématique pratiquée par ceux qui refusaient de répondre aux questions, et enfin le mythe de la « Wehrmacht propre ». Ce dernier, très répandu dans l’après-guerre, visait à blanchir l’armée régulière de tout crime, rejetant la responsabilité exclusive sur la SS. Or, le roman démontre que les grands-pères, qu’ils soient gardes à Dachau ou volontaires dans des massacres, étaient pleinement impliqués.

   Le point culminant du texte réside dans les explications apologétiques de la première génération. Les grands-parents invoquent les aspects « positifs » du national-socialisme à ses débuts, le devoir d’obéissance du soldat, et surtout leur propre souffrance, qu’ils utilisent comme un bouclier pour nier à leurs descendants le droit de les juger. Le grand-père de Rolf exprime ce ressentiment avec amertume : après avoir survécu à une guerre atroce et s’être tué au travail pour reconstruire le pays et élever son fils, il ne reçoit en retour qu’un « fils homosexuel qui l’insulte et le traite de monstre ».

   L’expérience de la deuxième génération est sans doute la plus douloureuse, déchirée entre l’image du père aimant et la connaissance de ses crimes. C’est la tension entre la connaissance des crimes et l’attachement filial. Alors que la mère de Rolf privilégie le souvenir du père dévoué, son frère Peter adopte une vision radicale, illustrant la « banalité du mal » : il ne peut oublier l’image de ce mari affectueux rentrant du camp pour s’asseoir à une table dressée, après avoir passé sa journée à briser des vies.

   Enfin, chez la troisième génération, les réactions sont plus nuancées. Si certains, comme Max, le frère d’Ernst, choisissent l’assimilation totale et le déni des racines (‘Je suis français maintenant’), d’autres cherchent une forme de réconciliation lucide. Ernst Wommel incarne cette reconnaissance finale : malgré l’horreur, il finit par déceler dans la gestuelle et les traits de son grand-père les siens propres. Le texte suggère ainsi que l’histoire familiale et nationale ne peut être effacée. Elle demeure inscrite dans l’identité et exige d’être affrontée lucidement, au-delà de la colère, du déni et du silence.


 

J’apprends L’allemand, de Denis Lachaud, Actes Sud, 1998



 

Ofer Chen, docteur en sciences humaines, est chercheur à l’Université de Tel-Aviv et au Leo Baeck Institute. Critique littéraire et essayiste, il écrit sur la littérature et la poésie dans leurs contextes historiques et culturels. Il a publié de nombreuses critiques littéraires ainsi qu’un ouvrage consacré à la critique de poésie.

 

 

 

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