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David Gascoyne & "Pensées nocturnes" Par Michèle Duclos

Mis à jour : il y a 3 jours


En novembre 2019, invitée à Toulouse à présenter et assister à la lecture, dans ma traduction, du poème radiophonique de David Gascoyne, Night Thoughts (Pensées nocturnes), donnée par le théâtre d’art Cave Poésie de cette ville, je suis aussi invitée à présenter aux étudiants de l’Université Jean-Jaurès la carrière surréaliste du Poète à l’occasion de la publication bilingue du volume Man’s Life Is This Meat (La vie de l’homme est cette viande) par les éditions Black Herald, dans la traduction de la poète également éditrice Blandine Longre. Le texte ci-dessous regroupe, reprises et augmentées, mes deux interventions autour de l’œuvre du Poète anglais.





David Gascoyne et la France

« Un poète français qui écrit en anglais », tel que le définissait Philippe Soupault (dont il a traduit en anglais en 1985 Les Champs magnétiques, écrit en 1919 de concert avec André Breton), David Gascoyne est reconnu à juste titre comme le poète qui, dans les années 1930, a fait connaître en Angleterre le surréalisme qu’il a pratiqué un temps tant dans ses poèmes[i] que par ses nombreuses traductions des poètes et des peintres qu’il fréquente alors assidûment[ii]. C’est à Paris qu’il compose en français et publie en 1935 le Premier Manifeste Anglais du Surréalisme, dans les Cahiers d’Art de son ami Christian Zervos[iii], mais c’est en Angleterre que sort en cette même année son essai sur le mouvement français (A Short Survey of Surrealism)[iv], qui sert en quelque sorte d’introduction à l’Exposition Internationale Surréaliste de Londres, à l’été 1936 aux Burlington Galleries, dont il était l’un des organisateurs avec Roland Penrose et Herbert Read.Néanmoins cette grande activité au service de l’écriture automatique censée reproduire « soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée » (comme l’écrit André Breton dans son Premier Manifeste) ne couvre qu’une période brève et ne témoigne que d’un aspect de sa personnalité profonde et de sa création poétique. Avant la fin des années 1930 David Gascoyne se dégage de cet engagement surréaliste sans jamais l’abjurer (plus tard il écrira sur ses représentants parisiens des souvenirs de ses fréquentations d’alors, des notes nécrologiques et des comptes rendus de leurs œuvres complètes[v]) pour revenir à une spiritualité davantage dans la tradition anglaise telle qu’il l’avait découverte dans son éducation à la Choir School (manécanterie) de la cathédrale de Canterbury où se déroulent pour l’essentiel ses études[vi].


Né en 1916, précoce à l’égal de Rimbaud qui restera toute sa vie autour de l’« alchimie du Verbe » son Virgile sinon son mentor[vii], David Gascoyne est animé dès son plus jeune âge par une spiritualité ardente nourrie par une éducation musicale et des lectures nombreuses et très diverses, ouvertes sur les sciences occultes (dont l’alchimie, l’hermétisme et la philosophia perennis). Il développe une sensibilité naturelle « humaniste », qu’il incarne lui-même dans sa vie traversée par des périodes de grande souffrance physique et mentale. Son refus du matérialisme de son siècle, de ce que le métaphysicien ésotérique René Guénon appelait « le Règne de la quantité », imprègne toute sa pensée. En 1932 il publie un premier volume de poèmes (Roman Balcony) et en 1933 un unique roman (Opening Day) qui lui valent l’estime de la communauté culturelle anglaise et suffisamment d’argent pour partir à Paris où il séjournera longuement, jusque vers la fin de la décennie. Il y rencontrera, outre Breton, Dalí, Peret, Éluard, Picabia…, l’Américain exilé Henry Miller[viii], Anaïs Nin et Lawrence Durrel, ainsi que le poète roumain Benjamin Fondane, qui mourra en 1943 déporté à Auschwitz, qui lui fera connaitre la philosophie existentielle chrétienne de Léon Chestov[ix], et le poète et romancier chrétien Pierre-Jean Jouve avec qui il partagera sa ferveur pour Mozart et Alban Berg. Avec la femme de Pierre-Jean Jouve, Blanche Reverchon, psychanalyste jungienne, il entreprendra une analyse pour tenter de calmer ses démons intérieurs. Comme Hölderlin qu’il vénère à l’égal de Rimbaud et de Novalis, il connaîtra de longues périodes désolées de stérilité et même d’internement psychiatrique[x].


À la fin de la décennie[xi] (qu’Auden également déçu qualifiera de « low dishonest decade»), un long poème « Good bye, grim thirties », dit son espoir rimbaldien et surréaliste de changer le monde assombri sinon défait par l’épanouissement du nazisme et du stalinisme et par l’échec de la guerre civile d’Espagne où il était parti en 1936 se mettre au service des Républicains et de leur radio officielle à Barcelone – on ne sait s’il y a rencontré George Orwell. Déçu voire déprimé aussi par ce qu’il a appelé, après le philosophe juif Martin Buber « l’éclipse de Dieu », il définit son existentialisme chrétien, qu’il a bien soin de distinguer de l’existentialisme matérialiste sartrien, comme une « reconnaissance de la dimension spirituelle de la réalité ». « Je suis l’homme d’un siècle enténébré, affamé de lumière et qui, dans l’obscurité, prie pour sortir de l’obscurité », s’écrie dans l’épisode final le promeneur solitaire de Pensées Nocturnes. Mais « C’est la tâche du poète de se maintenir solidement dans une forme de foi malgré l’absence totale de foi », affirmait-il aussi, reprenant Hölderlin[xii].


Lorsqu’en 1953 le directeur de la BBC 3rd programme, Douglas Cleverdon, lui propose d’écrire un poème radiophonique, c’est cette famine spirituelle, malgré les progrès sociaux du Welfare State (il avait adhéré brièvement au parti communiste), c’est la condamnation d’une société avide et préoccupée de seuls plaisirs matériels que dénonce Night Thoughts sur un mode ironique allant jusqu’au grotesque ; car David Gascoyne avait un sens poussé de l’humour joyeux comme de l’humour noir. La pièce fut donnée le 5 décembre 1956 avec un accompagnement musical (et sous la direction) de Humphrey Searle.

Night Thoughts / Pensées nocturnes

Le poème s’ouvre sur une épigraphe tirée de Hölderlin : « Mais hélas ! Notre génération erre dans la nuit, sa demeure un Hadès, loin du Divin ».

Trois parties se déroulent en une seule nuit, très diverses par leur atmosphère et seules la première et la troisième méritent l’appellation de pensées car la médiane, la plus volumineuse et tempétueuse, ressemble plutôt à un « opéra-bouffe » d’Offenbach, bruyant et endiablé, où justement il est déconseillé de penser.

Dans une introduction lyrique, « Les Veilleurs de Nuit », des Voix ordinaires, comme de voisins, se répondent en exprimant l’angoisse existentielle pascalienne du poète qui se traduit par l’obsession de la guerre et témoignent des tensions intérieures pulsionnelles du Moi.

Ensuite, le « Carnaval Mégalométropolitain », qui occupe la quasi-totalité du texte, se compose de deux parties bien distinctes. Au début ce sont toujours des voix anonymes qui s’expriment, mais on peut sentir derrière elles le poète lui-même qui décrit ses promenades nocturnes le long de la Tamise. (On notera l’importance thématique et existentielle de la nuit : il a traduit les premiers Hymnes à la Nuit de Novalis). Grand insomniaque noctambule, il avait pris l’habitude pour soutenir sa créativité défaillante de recourir à un médicament très dangereux alors en vente libre (benzédrine, maxiton) mis au point pour soutenir les aviateurs anglais qui partaient de nuit bombarder les villes allemandes.

Le paysage que le poète décrit est à la fois réel et visionnaire car l’usine évoquée (en réalité la Centrale électrique de la Bank Side qui est aujourd’hui remplacée par la Tate Modern Gallery) devient ici un temple barbare qui déverse dans l’air les fumées des sacrifices industriels qui obstruent le ciel et cachent les étoiles cosmiques ou divines remplacées par des becs de gaz. Les rues sont vides devant des magasins et des entrepôts sinistres sans âme et les gens « immobiles par millions, tous interchangeable », sont couchés.

La didascalie « Entrée des Songes » indique un changement de lieu, de tempo et d’atmosphère : on entre dans une forme de « cauchemar climatisé » (Henri Miller). Nous descendons dans une ville souterraine fantasmatique qui, par nombre d’allusions lexicales ou topographiques (« circus » « square »), rappelle Londres ; nous sommes alors plongés dans une nuit artificiellement brillante ; une traversée de plus en plus bruyante, grotesque et violente, « amalgame d’éléments hétérogènes », dans un rythme quasiment hypnotique. Nous pénétrons dans un « Pandémonium » au rythme échevelé où les badauds sont convoqués par le diable ou Satan ou Méphistophélès, qui devient ici un bonimenteur de foire dont le bagout règne sans partage sur ce monde du commerce et ici de foire aux vanités. Et puis, sur un acme, sommet de bruit et de fureur et de grosse caisse, le rideau tombe et les vrais dormeurs de la vraie ville commencent à s’éveiller.


Dans la troisième et dernière très courte et tranquille partie, intitulée « Rencontre avec le silence », on retrouve comme au début de la seconde le Poète solitaire, partie précédée d’échanges entre des Narrateurs et un Chœur mais dans une atmosphère transfigurée, apaisée. À la ville nocturne silencieuse puis tumultueuse des deux premières parties succède un jardin ou un paysage rustique animé de bruits divers répétitifs qui sont ceux d’un village. Puis, dans un raccourci existentiel très dense, c’est le tour du Poète libéré de son angoisse, de ses doutes, apaisé, méditatif dont, par delà sa dénonciation virulente et divertissante à la fois du matérialisme contemporain, nous ne pouvons que deviner la profession antirationaliste, anti-idéaliste et anticartésienne d’un Chestov et en arrière-plan de Kierkegaard et partiellement de Heidegger – et peut-être de Socrate. Solitaire-solidaire qui loin de rechercher l’Absolu d’un Divin se tourne dans la vraie nuit toute puissante scintillante d’étoiles vers ses semblables, ses frères « même si nous ignorons chacun le nom de l’autre. »

Deux sources, deux textes, tous deux proposés dans l’édition bilingue Black Herald de Night Thoughts à la suite du poème, permettent de cerner les intentions du poète et sa pensée existentielle chrétienne indépendante des Écoles.

Invité en 1981 à participer au troisième Festival International de la Poésie de Louvain qui avait pour thème « Le Poète et la Ville », David Gascoyne s’expliquait sur ses intentions dans son essai « le Poète et la Cité », et rappelait que la ville moderne est considérée comme l’incarnation du péché biblique aussi par d’autres grands écrivains ses contemporains dont T. S. Eliot. Il précise que dans son poème les images ou éléments constitutifs réels du paysage londonien sont doublés par des archétypiques jungiens. Parmi les influences visuelles majeures qu’il reconnait figurent expressément, outre les tableaux du peintre italien Giorgio de Chirico, celui des deux poèmes de Rimbaud intitulés « Villes » dans les Illuminations dont il inclut « l’image des Arcades avec leurs luxueuses vitrines (…) comme (peut-être la plus remarquable de toutes les expressions prémonitoires du mythe de la Ville spécifiquement moderne) ».

David Gascoyne dit avoir été marqué par le film de Fritz Lang Métropolis, mais dans le film c’est la condition pitoyable de la classe ouvrière qui est exposée alors que le Poète, lui, dénonce la médiocrité morale et spirituelle de toute une société éprise de plaisirs matériels médiocres auxquels elle est ici incitée, après avoir parcouru le périple souterrain de couloirs et de montées et de descentes comme dans le métro ou un aéroport – des voix imitent le bruit des rails :

« Allez vite montez Allez vite montez Allez vite montez Allez vite

Je m’en fiche, je m’en fiche, je m’en fiche, je m’en fiche…

Probabilité Probabilité Probabilité Probabilité

Monter s’en ficher Monter s’en ficher Monter s’en ficher

Donner une leçon donner une leçon donner une leçon donner une leçon donner

Les Damnés sont les Damnés sont les Damnés sont les Damnés sont les »

Il cite aussi Engels qui, dans La Classe ouvrière en Grande-Bretagne, déplore que « des centaines de gens de tous les rangs et classes de la société (…) se croisent hâtivement et dans l’indifférence comme s’ils n’étaient en rien liés les uns aux autres ».

L’autre source, plus complète et disciplinée sur les apports littéraires britanniques et internationaux nous est offerte par le professeur Roger Scott, grand spécialiste et éditeur du Poète, dans une communication donnée en premier lieu en 1999 à l’Université de Northumbria [xiii] sur la fascination-répulsion exercée par la Grande Ville sur Gascoyne, (comme Paris sur Baudelaire et Rilke, Berlin sur Brecht, New-York sur Lorca et Hart Crane…), violent « The New Isaïah » dès son premier volume de poèmes Roman Balcony, empruntant son titre en partie au poème didactique d’Edward Young illustré par Blake, jusqu’aux rencontres avec ses contemporains T. S. Eliot et, moins connu en France, Edgell Rickword également exégète de Rimbaud[xiv].


Michèle Duclos

Bibliographie sommaire en français

David Gascoyne Pensées nocturnes / Night Thoughts, ouvrage bilingue, traduit de l’anglais par Michèle Duclos, Paris, Black Herald Press, 2016. Contient également, en version originale et en traduction française : David Gascoyne, « The Poet and the City » ; et Roger Scott, « David Gascoyne’s Night Thoughts : The Infernal Megalometropolis »


Du même auteur, chez le même éditeur La vie de l'homme est cette viande (Man's Life Is This Meat) Introduction et traduction de Blandine Longre, 2016.

Voir également David Gascoyne et la fonction prophétique (David Gascoyne and the Prophetic Role) de Kathleen Raine, traduction de Michèle Duclos, 2017.

Michel Remy, David Gascoyne ou l’Urgence de l’inexprimé, PU Nancy, 1984.



Notes

[i] Man’s Life is this Meat, Londres Parton Press, 1936 ; Man’s Life is this Meat / La vie de l’homme est cette viande, traduit par Blandine Longre, avec des auto-traductions de David Gascoyne, Paris, éditions Black Herald, 2016. [ii] Reprises dans Collected Verse Translations, OUP, 1970. [iii] À Paris également il rencontra et se lia d’amitié avec les peintres britanniques S. W. Hayter, qui le présenta à Breton et Julian Trevelyan à Viera da Sylva – David Gascoyne, Selected Prose 1934-1996, pp. 250-253. [iv] A Short Survey of Surrealism, inédit en français, repris avec une nouvelle Introduction plus longue par les éditions City Lights de Ferlinghetti, San Francisco, 1982. [v] Textes repris en 1998 par Roger Scott dans David Gascoyne, Selected Prose 1934-1996, Londres, Enitharmon, 1998. [vi] En 1992, dans un entretien repris par Roger Scott dans David Gascoyne, Selected Prose 1934-1996. (p. 48) il déclarait à propos de Pierre-Jean Jouve : « …there was a spiritual dimension which is lacking in Surrealist poetry ». [vii] Dans « David Gascoyne et Rimbaud » in temporel.fr n° 9, avril 2010, je souligne l’influence considérable, jamais démentie, de Rimbaud alchimiste du verbe sur Gascoyne. [viii] À qui David Gascoyne écrira « Letter to an Adopted Godfather », que Roger Scott a repris en opuscule aux éditions Etruscan books en 2012. [ix] À qui il consacre en 1949 un essai : « Leon Chestov », avec en épigraphe une citation de Benjamin Fondane : « Qui voudra suivre Chestov ? », repris dans Selected Prose 1934-1996. Cet essai fait l’objet d’une publication bilingue en 2020 dans une traduction de Michèle Duclos : After Ten Years’ Silence, Lev Shestov / Dix années de silence, Léon Chestov, aux éditions Black Herald. [x] Abusant du terrible médicament la benzedrine, alors en vente libre, mis au point pour les aviateurs anglais qui allaient de nuit bombarder de nuit les villes allemandes, il sera même interné longuement à trois reprises : en avril jusqu’en mai 1964 pour avoir tenté de pénétrer dans l’Élysée, au Centre Hospitalier Sainte-Anne de L’Asile de Vaucluse, au sud de Paris (le journal qu’il en tient, « My First Post-Apocalyptic Notebook » est en cours de traduction). En mai 1969, essayant de pénétrer dans Buckingham Palace pour prévenir la Reine d’une tentative de domination mondiale par des membres de la scientologie, il est arrêté et conduit à l’Horton Psychiatric Hospital d’Epsom, dans le Surrey, pour un plus long séjour qu’il narra par la suite dans le récit Self-Discharged, publié une première fois dans la revue Resurgence N°115 (avril 1986), diffusé sur les ondes de la BBC, Radio 3, le 21 novembre 1985, avant d’être repris dans Selected Prose1934-1996 par les soins de Roger Scott, aux éditions Enitharmon, en 1998. Une première traduction en a paru aux éditions Dufourg-Tandrup de Bordeaux en 1992 dans un volume intitulé Explorationsous le titre « Quitus », reprise dans la revue temporel.fr n°9 sous le titre Auto-acquittement. En 1973 troisième internement pour dépression aigue, sur l’île de Wight où il séjourne dans la maison familiale que lui ont cédée ses frères ; il est accueilli au County Lunatic Asylum du Whitecroft Hospital (Tennyson Ward) comme patient de jour. C’est là, dans une rencontre typiquement surréaliste, qu’il rencontrera et épousera Judy, qui venait distraire les patients en leur lisant des poèmes … dont un sien propre ! et qui ramena Orphée de son enfer dépressif pour transformer le dernier quart de siècle du « poète maudit » en une reconnaissance mondiale de celui que Kathleen Raine a dépeint comme « un grand poète manqué ». [xi] Le récit de ses explorations parisiennes erratiques et souvent douloureuses est narré dans Journal 1937-1939 et Journal 1936-1937 publiés par Enitharmon en 1978 et 1980 (en France regroupés et traduits par Christine Jordis sous le titre Journal de Paris etd’ailleurs 1936-1942, Flammarion, 1984). [xii] « It is the job of the poet to go on holding on to something like faith, through the darkness of total lack of faith » (Selected Prose, 1934-1996, p.53). [xiii] Egalement reprise par Black Herald Press sous le titre « David Gascoyne’s Night Thoughts : The Infernal Megalometropolis ». [xiv] Dans une autre étude sur David Gascoyne and 20th Century American Poets and Poetry (non publiée) Roger Scott insiste sur l’influence de The Bridge (Le Pont de Brooklyn) du poète américain Hart Crane dont Gascoyne avait longuement fréquenté l’œuvre : « Tous deux [DG et HC] ont une dette ouverte pour Whitman et Eliot, chacun recourt à une fusion du mythe et du réel. Chacun des deux utilise ce que Harold Bloom nomme ‘l’intimité de l’adresse directe au lecteur’ à travers différentes voix, et propose un récit de voyage dantesque en Enfer et retour (…) Dans Night Thoughts David Gascoyne réitère sa quête constante de lumière capable de remplacer l’obscurité du Vide et son absorption par ce qu’il appelle “nuit spirituelle”. La deuxième section (deuxième de trois) est nettement informée par sa lecture passionnée du The Bridge de Crane. Là où “Les Songes entrent dans la Ville” les narrateurs de Gascoyne pressent le Dormeur de descendre et la traversée vers le bas commence. Le rythme s’accélère et dans une intensité des bruits du “Pandémonium moderne” le ton se fait satirique. Le Dormeur “a poussé jusqu’ici sa quête pour découvrir qu’« il est perdu/Immergé dans la confusion d’une Ville souterraine ». Dans la section VII “The Tunnel” du Bridge de Crane, l’orateur contemporain est descendu du Pont de Brooklyn dans le sous-sol, royaume de la Mort. Sa quête le mène le soir à l’heure de pointe dans le subway de Manhattan à Brooklyn sous l’East River. L’effet déshumanisant de la mécanisation trouve son expression sinistre dans la présence d’Edgar Poe (…) La section finale de chaque ouvrage traduit un mouvement vers la lumière. Pour l’essentiel Gascoyne a recours à un discours direct, simple, conscient du besoin de clarté pour communiquer avec l’auditeur par la voie des ondes ; il se permet rarement des jeux de mots. La diction chargée de Crane est beaucoup plus complexe ; sa richesse s’approche parfois d’une intensité fiévreuse, et parfois de l’obscur dans sa densité. » Dans ce même essai, David Gascoyne and 20th Century American Poets and Poetry, le Professeur Scott souligne la proximité entre un passage de Night Thoughts au début de « Megalometropolitan Carnival » : At night I’ve often walked on the Embankment of the Thames And seen the Power Station’s brick cliffs dominate the scene Over on the South Bank, and its twin pairs of giant stacks Outpouring over London their perpetual offering Of smoke in heavy swags fit for a sacrificial rite Propitiating some brute Carthaginian deity; et un poème de Ginsberg intitulé « Bayonne Entering NYC » :                            Megalopolis’ burning factories – Bayonne refineries,                 Newark Hell-Light behind,    truck trains passing trans-continental gas-lines, blinking safety signs keep awake – Giant Giant Giant transformers,          & electricity Stacks’ glowing smoke – More chimney fires than all Kansas in a mile. Profitons-en pour signaler qu’une réelle amitié unissait les deux poètes qui se sont rencontrés pour la première fois à Paris à la fin des années 1950, comme le rappelle Gascoyne dans « Anniversary Epistle to Allen Ginsberg » présenté et publié par Roger Scott aux éditions Enitharmon en 2016.